Sortir de la pauvreté : le parcours insolite du Népal

Maheshwor Shrestha

En 1995, sept Népalais sur dix vivaient dans l'extrême pauvreté. En 2022, ils étaient moins d'un sur quarante.

I. Une histoire remarquable de réduction de l'extrême pauvreté au Népal

Entre 1995 et 2022, le Népal a sorti 2,5 % de sa population de l'extrême pauvreté chaque année. Comparé aux pays les plus performants en matière de réduction de l'extrême pauvreté – la Chine, l'Indonésie, le Vietnam, le Bangladesh et l'Inde –, le Népal n'est égalé que par la Chine. Le taux d'extrême pauvreté au Népal est aujourd'hui inférieur à celui de pays pourtant bien plus riches comme l'Indonésie, l'Inde et le Bangladesh.

    Le parcours du Népal pour sortir de l'extrême pauvreté a également été très différent de celui de ces autres pays. Ces derniers — à l'origine de la baisse mondiale de l'extrême pauvreté, passée de 43 % en 1990 à 10 % en 2025 — y sont parvenus grâce à une croissance soutenue, aux investissements directs étrangers, à l'expansion des exportations et à l'industrialisation. Le Népal, quant à lui, n'a pratiquement bénéficié d'aucun de ces facteurs.

    • Le PIB réel par habitant a progressé de 8 % par an en Chine et de plus de 4 % au Vietnam, en Inde et au Bangladesh. Au Népal, la croissance moyenne n'a été que de 3,1 %.
    Graphique montrant que le Népal a réduit l'extrême pauvreté plus rapidement que l'Indonésie, le Vietnam, le Bangladesh et l'Inde, malgré une croissance du PIB beaucoup plus lente.
    Le Népal a connu une réduction extrêmement rapide de l'extrême pauvreté.
    • Les investissements directs étrangers ont été importants au Vietnam et en Chine, représentant en moyenne respectivement 5,4 % et 3 % du PIB ; au Népal, les IDE n'ont représenté en moyenne que 0,2 %.
    Graphique montrant que le Népal a connu une croissance plus lente que les pays comparables et a enregistré des IDE beaucoup plus faibles.
    Le taux de croissance du Népal était plus lent que celui des pays comparables et le pays affichait un faible niveau d'IDE.
    • Au Vietnam, la part des exportations dans le PIB a explosé et a progressé régulièrement en Chine, en Inde et au Bangladesh jusqu'aux années 2000. Au Népal, les exportations sont passées d'un pic de 25 % au milieu des années 1990 à moins de 10 % aujourd'hui.
    • L'industrialisation tirée par le secteur manufacturier a connu un essor important au Bangladesh et au Vietnam, et est restée soutenue en Chine et en Indonésie durant cette période. Au Népal, la part de l'industrie dans le PIB est passée d'environ 20 % au milieu des années 1990 à environ 10 % aujourd'hui.
    • En Indonésie et au Bangladesh, les vastes programmes de protection sociale destinés aux populations pauvres ont joué un rôle essentiel. Au Népal, de tels programmes n'ont pas été étendus ni pérennisés.
    Graphiques illustrant l'agriculture en pourcentage du PIB, l'industrie en pourcentage du PIB, les exportations en pourcentage du PIB et les transferts de fonds en pourcentage du PIB pour le Népal et les pays comparables.
    Le Népal a connu peu de croissance industrielle ou à l'exportation, mais les envois de fonds ont considérablement augmenté.

    Selon presque tous les indicateurs conventionnels, le Népal a régressé, sauf un : son taux de pauvreté a diminué.

    Alors, que s'est-il passé ? Une migration à grande échelle !

    À partir de 2001 environ, un nombre important de travailleurs népalais ont commencé à émigrer vers les pays du Golfe et la Malaisie. La part des Népalais vivant à l'étranger a doublé, passant de 3,3 % à 6,9 % entre 2001 et 2011, et s'y maintient depuis. Les transferts de fonds, qui représentaient en moyenne seulement 1,5 % du PIB avant 2001, ont fortement augmenté pour atteindre environ un quart du PIB depuis 2009 1

    La sortie du Népal de l'extrême pauvreté ne s'est pas faite grâce aux usines ou aux investissements étrangers, mais grâce à l'exportation de main-d'œuvre. Ce modèle est-il reproductible ailleurs ? Peut-être.

    II. L’augmentation spectaculaire des migrations vers le Golfe et la Malaisie

    Historiquement, l'Inde était la principale destination des migrants népalais. Fait assez inhabituel, le Népal entretient une frontière ouverte avec l'Inde, ce qui a facilité la circulation des travailleurs entre les deux pays. De ce fait, les migrants internationaux représentaient environ 3 % de la population népalaise entre 1960 et 2001, l'Inde demeurant la destination de plus de 77 % d'entre eux. Cette migration était en grande partie locale, se faisant principalement de l'ouest du Népal vers les villes indiennes voisines.

    En 2011, la carte migratoire du Népal avait considérablement évolué. Bien que 2,5 % de la population népalaise résidât encore en Inde, l'émigration vers d'autres pays avait connu une forte augmentation. Six migrants népalais sur dix vivaient hors d'Inde en 2011, une proportion qui est passée à deux sur trois en 2021. Ce changement s'expliquait par l'augmentation des migrations vers les pays du Golfe persique – notamment le Qatar, les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite – et vers la Malaisie, qui représentaient à eux deux la moitié des migrants népalais en 2011.

    Graphique montrant les destinations des migrants népalais.
    Aujourd'hui, beaucoup plus de Népalais migrent vers le Golfe qu'il y a 25 ans.

    Bien que le taux de migration global soit resté globalement stable entre 2011 et 2021, les destinations ont continué de se diversifier. La part des migrants népalais dans les économies développées – en Amérique du Nord, en Europe, en Australie et dans certaines régions d’Asie – est passée de 3 % en 2001 et 8 % en 2011 à 18 %, principalement grâce à l’Australie, aux États-Unis, au Japon, au Royaume-Uni et à la Corée du Sud.

    La géographie des migrations au Népal a changé : les migrants du Golfe viennent de tout le Népal.

    La poussée et la traction initiales

    La forte augmentation des migrations après 2001 était due à une conjonction de facteurs d'incitation et de répulsion. La première décennie de démocratie au Népal après 1990 n'avait pas apporté la prospérité et les opportunités économiques escomptées. La croissance industrielle, tirée par la fabrication de tapis tournée vers l'exportation, a progressé au début des années 1990 2 mais a rapidement ralenti.

    La misère et la frustration, surtout dans les régions les plus pauvres du pays, ont contribué à alimenter l'insurrection maoïste. À la fin des années 1990, l'insurrection avait déstabilisé de vastes régions du pays. La situation a continué de s'aggraver après le déploiement de l'armée en 2001. Les années qui ont suivi ont été les plus sanglantes du conflit, jusqu'à son règlement en 2006.

    Alors que les conflits et le chômage poussaient les travailleurs à l'exode, la demande croissante de main-d'œuvre peu et moyennement qualifiée en Malaisie et dans les pays du Golfe les attirait. Confrontée à une grave pénurie de main-d'œuvre dans les secteurs manufacturier, des plantations et de la construction après la crise financière de 1997-1998, la Malaisie a ouvert ses portes aux travailleurs népalais en 2001. Parallèlement, un boom des infrastructures et de l'immobilier dans les pays du Golfe a stimulé la demande de main-d'œuvre dans le secteur de la construction, de l'hôtellerie et comme employé de maison en provenance d'Asie du Sud, notamment du 3 .

    Le système qui a permis sa persistance

    Pour répondre à la demande, les agences de recrutement privées ont proliféré, leur nombre dépassant les 800 dans les années 2010. Afin de trouver des travailleurs potentiels, ces agences, concentrées principalement à Katmandou et dans quelques autres villes, s'appuyaient sur des dizaines de milliers d'agents individuels dont les réseaux s'étendaient aux villages et aux communautés n'ayant que peu ou pas d'expérience préalable en matière de migration internationale.

    Le gouvernement a pris des mesures pour faciliter la migration. La décentralisation de la délivrance des passeports vers les bureaux de district au début des années 2000 a permis aux candidats à l'immigration de ne plus avoir à se rendre à Katmandou pour en obtenir un. La loi de 2007 sur l'emploi des travailleurs étrangers visait à faciliter la migration de main-d'œuvre tout en la rendant plus sûre, mieux gérée et plus digne. Des organismes tels que le Département de l'emploi des travailleurs étrangers et le Conseil 4 l'emploi des travailleurs étrangers ont été créés pour réglementer et contrôler le secteur et améliorer le bien-être des migrants. Des accords bilatéraux de travail et des protocoles d'entente ont été signés avec les pays de destination afin de mieux encadrer la migration.

    Avec l'essor de la migration internationale en provenance du Népal, l'exode rural s'est accéléré et n'a cessé de croître. En 1995, le Népal délivrait environ 2 000 permis de travail aux travailleurs migrants ; en 2005, ce chiffre dépassait les 140 000. Le conflit maoïste a pris fin en 2006 et des élections ont eu lieu en 2008, mais l'émigration a continué de s'intensifier. La délivrance des passeports a été centralisée lors de la transition vers les passeports à lecture optique, entre 2010 et 2015 environ, mais la migration a persisté. Après un bref ralentissement pendant la pandémie de COVID-19, le nombre de permis a rebondi et dépassé les niveaux pré-pandémiques, avec environ 800 000 permis délivrés chaque année ces dernières années.

    Graphique illustrant le nombre de permis de travail délivrés pour la migration de main-d'œuvre
    Les migrations de main-d'œuvre en provenance du Népal ont augmenté de façon constante au fil du temps.

    Une fois les réseaux, les recruteurs, les systèmes et les attentes en place, les facteurs initiaux importaient moins. Tant que la demande étrangère restait forte et promettait des salaires plus élevés, les gens continuaient d'émigrer pour travailler.

    L’attrait et la portée de la migration du Golfe vers la Malaisie

    Les migrants népalais ont le choix entre trois catégories de destinations possibles — l'Inde, le Golfe et la Malaisie, et les pays développés — chacune présentant des coûts, des risques et des perspectives de retour différents.

    L'Inde offre l'option la plus économique et la plus accessible, grâce à ses frontières ouvertes, sa proximité et ses réseaux de migration établis. Elle est donc accessible aux ménages les plus modestes, mais les gains de revenus y sont à peine supérieurs à ceux du Népal et les perspectives d'emploi restent incertaines.

    Les destinations à revenus plus élevés en Amérique du Nord, en Europe et en Australie offrent des perspectives de revenus plus importantes, mais les coûts élevés et les obstacles liés aux visas, aux documents administratifs, aux études et au financement les rendent inaccessibles à la plupart des ménages. Pour beaucoup, l'émigration étudiante est la seule voie envisageable, ce qui accroît encore les coûts et retarde le retour au pays. Ces destinations ne sont accessibles qu'aux Népalais les plus fortunés.

    Les pays du Golfe et la Malaisie offrent une option plus attrayante pour de nombreux ménages. Les revenus y sont trois à quatre fois supérieurs à ceux du Népal, avec une grande stabilité. Contrairement à l'Inde, où les travailleurs doivent chercher un emploi à leur arrivée, les migrants ont déjà un poste assuré avant de partir pour les pays du Golfe ou la Malaisie. Des agences de recrutement les aident pour les passeports, les documents administratifs, les contrats de travail et les visas. Bien que les frais initiaux de 1 000 à 2 000 dollars soient conséquents, la perspective crédible d'un revenu stable à l'étranger rend la migration viable. De nombreux ménages ont contracté des emprunts pour financer leur migration, et les prêteurs locaux étaient disposés à accorder des prêts en fonction des revenus attendus à l'étranger et des transferts de fonds réguliers envoyés à la famille restée au pays. Pour les prêteurs, prêter à un migrant ayant un contrat de travail en Malaisie, par exemple, présentait sans doute un risque de non-remboursement moindre que de financer une migration vers l'Inde ou un projet d'entreprise au Népal, compte tenu des incertitudes liées à ces situations.

    Graphique montrant les zones de migration des Népalais en fonction du quintile de richesse
    Les Népalais les plus pauvres émigrent vers l'Inde ; les Népalais les plus riches vers les pays développés.

    La forte demande de main-d'œuvre, conjuguée à des coûts abordables, a rendu la migration vers le Golfe et la Malaisie accessible à une large partie des ménages népalais. Plus de 2 000 migrants partent désormais chaque jour pour ces destinations, issus de tous les milieux socio-économiques et de pratiquement toutes les régions du pays.

    Le caractère temporaire des migrations entre le Golfe et la Malaisie a également influencé les flux de transferts de fonds. Sans possibilité d'obtenir un permis de séjour ou la citoyenneté, les travailleurs étaient peu incités à déménager avec leur famille ou à investir à l'étranger sur le long terme. Après avoir couvert leurs besoins essentiels, la majeure partie de leurs revenus retournait au Népal sous forme de transferts de fonds. Cette combinaison d'ampleur, d'accessibilité et d'importance des transferts de fonds a profondément transformé le paysage économique népalais.

    III. La transformation à domicile

    L'opportunité de travailler à l'étranger, notamment dans les pays du Golfe et en Malaisie, a transformé le Népal. Pourtant, il n'y a pas eu d'essor des exportations, de grands parcs industriels ni de programmes de transferts massifs destinés à lutter contre la pauvreté. La transformation s'est plutôt opérée à l'échelle locale, avec des millions de foyers dont des membres de la famille vivent à l'étranger.

    Transformation de la famille

    Le principal vecteur d'impact a été l'augmentation des revenus à l'étranger. Dans les emplois peu et moyennement qualifiés au Golfe et en Malaisie, les travailleurs népalais pouvaient gagner trois à quatre fois plus qu'au Népal.⁵ 5 transferts ont stimulé la consommation, contribué au remboursement des prêts contractés pour la migration, permis la scolarisation des enfants, amélioré l'alimentation, financé les réparations des logements et aidé les familles à faire face aux difficultés.

    L'augmentation des revenus s'est traduite par un investissement accru dans l'éducation des enfants, notamment pour les filles qui accusaient un retard scolaire. Grâce à des ressources plus importantes et à des perspectives de rendement plus favorables, les familles ont pu mieux maintenir leurs enfants scolarisés et couvrir les frais de scolarité. Une hausse de 10 points de pourcentage de la probabilité de migrer vers les pays du Golfe et la Malaisie a entraîné une augmentation de 4 points du taux de scolarisation des enfants et de 0,26 année de scolarité pour les filles, faisant de l'éducation l'un des principaux leviers de développement à long terme de la migration.

    Transformation des communautés locales

    Au-delà du foyer, les migrations ont également remodelé les économies locales. Grâce aux nouveaux revenus perçus à l'étranger, les familles pouvaient acheter davantage de biens et de services, ce qui augmentait la demande. Parallèlement, le départ des jeunes hommes a tendu le marché du travail, créant ainsi des opportunités pour les femmes et les travailleurs les plus modestes restés sur place.

    En 2011, près de la moitié des quelque 4 000 villages népalais comptaient au moins un quart de leurs jeunes hommes âgés de 15 à 40 ans vivant à l'étranger. Une hausse de 10 points de pourcentage du taux de migration villageoise a entraîné une augmentation de 25 % des salaires des villageois restés sur place et une hausse d'environ 4 points de pourcentage de leur taux d'activité. Cette situation a créé des opportunités, même pour les ménages sans migrants. Les gains de participation sont principalement dus à l'entrée des femmes dans des emplois non agricoles et à l'augmentation du travail des hommes dans l'agriculture. Quant aux hausses de salaires, elles ont été les plus importantes dans l'agriculture, tant pour les hommes que pour les femmes, et dans les emplois non agricoles pour les femmes.

    L'augmentation des transferts de fonds a stimulé la demande locale en commerces, transports, restaurants, construction et autres services. Elle a également permis aux ménages, migrants et non-migrants, de disposer de capitaux pour créer ou développer des entreprises afin de répondre à cette demande croissante. De plus, les personnes de retour au pays rapportaient souvent des économies, une expérience et des idées de projets à concrétiser au Népal.

    Impact global sur la pauvreté

    Ensemble, ces effets ont amélioré le niveau de vie de manière générale et réduit considérablement l'extrême pauvreté. Les villages connaissant des taux de migration plus élevés vers le Golfe et la Malaisie ont enregistré des baisses de pauvreté plus importantes. À elles seules, la hausse des migrations vers ces destinations explique 40 % de la réduction de la pauvreté au Népal entre 2001 et 2011.

    Graphique illustrant l'évolution du taux de pauvreté en fonction de l'évolution du taux de migration entre le Golfe et la Malaisie par village
    Là où davantage de personnes ont migré vers le Golfe, le recul de la pauvreté a été plus marqué.

    Trois facteurs ont été essentiels à cette transformation : l’ampleur du phénomène, l’accessibilité financière et d’importants gains de revenus. La migration vers l’Inde ne présentait que les deux premiers et n’a donc pas eu le même impact sur la pauvreté. En revanche, la migration du Golfe vers la Malaisie a profondément transformé les économies locales en l’espace d’une décennie. Ménage après ménage, village après village, elle est devenue le principal moteur de réduction de la pauvreté au Népal.

    IV. Les coûts de la migration

    L'histoire impressionnante de la réduction de la pauvreté grâce aux migrations n'est pas sans contreparties. Des millions de travailleurs népalais ont pris un risque considérable : s'endetter lourdement, faire confiance à des agences de recrutement pour trouver un emploi dans des pays inconnus et passer leurs meilleures années loin de leur famille. Ce fut une expérience difficile et semée d'embûches, qui a eu des conséquences importantes, au-delà de la simple réduction de la pauvreté.

    La vie des migrants

    Le risque le plus préoccupant est celui des décès de migrants. Deux mille personnes quittent le pays chaque jour, et environ quatre d'entre elles reviendront dans un cercueil, dévastant leurs familles. Cela correspond à un taux de mortalité annuel de 0,65 pour mille.⁶ 6 taux est-il élevé ? En réalité, non. Le taux de mortalité annuel des hommes népalais du même âge que les migrants au Népal est de 2,3 pour mille, soit 3,5 fois supérieur à celui des migrants. En fait, le taux de mortalité des travailleurs migrants népalais est inférieur à celui des 7 du Canada (0,8 pour mille) ou des États-Unis (1,4 pour mille) ayant la même répartition par âge.⁷

    Bien que le taux de mortalité en lui-même ne soit pas anormalement élevé, les causes des décès de migrants méritent une attention particulière. Près de deux décès sur cinq sont officiellement attribués à des « causes naturelles », à un arrêt cardiaque ou à une crise cardiaque ; plus d’un sur cinq est dû à des accidents de la route ou à un suicide. Comprendre les mécanismes précis à l’origine de ces événements soudains et catastrophiques est essentiel à la prévention. Une meilleure information, une éducation et une formation accrues – notamment sur l’hydratation, la gestion de la chaleur, le stress et la santé mentale – pourraient contribuer à sauver des vies.

    Abus et exploitation

    Les abus et les mauvais traitements sont également largement signalés : substitution de contrat, frais excessifs, salaires impayés ou versés en retard, confiscation de passeport, lieux de travail dangereux et logements surpeuplés. Le même système d’intermédiation qui a facilité l’immigration à grande échelle a aussi créé un terrain propice à l’exploitation. En effet, les agents et agences de recrutement connaissent bien mieux la réalité du terrain que les migrants eux-mêmes et exploitent la désinformation à leur avantage.

    Si d'autres pays souhaitent suivre l'exemple du Népal, ils doivent être conscients de ces risques. Un contrôle renforcé des agences de recrutement, une application plus stricte de la loi contre les recruteurs et employeurs abusifs, et une information plus claire pour les candidats à l'émigration peuvent améliorer le bien-être des travailleurs. Ces derniers, surtout ceux qui partent à l'étranger pour la première fois, accordent une grande importance aux informations pratiques : même des informations de base sur les salaires moyens et les risques de mortalité peuvent influencer leurs décisions et leurs comportements .

    Transformation du tissu social

    L'une des transformations non économiques les plus importantes induites par les migrations réside peut-être dans leur impact sur la structure familiale. Les migrants sont en grande majorité des hommes, et nombre d'entre eux passent de longues périodes de leur jeunesse, période où ils sont les plus productifs, loin de leurs conjoints, enfants et parents. Ces absences ont des conséquences.

    La migration peut conférer aux femmes une plus grande autonomie et un pouvoir d'action accru, notamment aux épouses qui gèrent les transferts d'argent, le budget du ménage et prennent des décisions agricoles et commerciales en l'absence de leurs maris. Les femmes peuvent également prendre des décisions différemment , souvent de manière à favoriser la santé et la nutrition des enfants. Ce changement, s'il se traduit par une participation active à la prise de décision au retour des maris, pourrait renforcer le bien-être familial et améliorer la qualité de vie des femmes. Cependant, des années de séparation peuvent aussi mettre à rude épreuve les mariages.

    Les migrations ont également remodelé la structure familiale. Au Bangladesh, des études menées dans un contexte similaire montrent que les hommes célibataires retardent le mariage et restent plus longtemps au sein de familles élargies, avec leurs parents et leurs frères et sœurs. La famille peut aussi déménager vers les villes et les plaines. Au fil du temps, ces choix individuels contribuent à des changements plus vastes dans la structure des ménages, l'entraide intergénérationnelle et les modes d'établissement rural. Le recensement de 2021 fait déjà état d' un déclin démographique dans 34 des 77 districts du Népal, principalement dans les zones rurales de collines et de montagnes.

    Ces changements pourraient également interagir avec le déclin rapide de la fécondité au Népal et affecter le rapport de masculinité à la naissance. La perspective d'une migration masculine pourrait accroître la valeur économique d'un fils et accentuer la préférence déjà marquée pour les garçons. Une absence prolongée des hommes pourrait accélérer davantage le déclin de la fécondité. Conjugués, la baisse de la fécondité et la préférence accrue pour les garçons peuvent intensifier la pression sociale en faveur de la naissance d'un fils et augmenter le risque de sélection du sexe à la naissance. En 2021, le Népal comptait 112 garçons pour 100 filles , un ratio comparable à celui de certains des États indiens les moins performants. La migration n'est peut-être pas le seul facteur, mais elle pourrait exacerber une tendance de plus en plus inquiétante.

    Certains s'inquiètent également des répercussions macroéconomiques des transferts de fonds. Cependant, au-delà des spéculations fondées sur l'augmentation de la consommation et des salaires, aucune preuve concrète n'est apportée. 8

    V. La voie à suivre

    À bien des égards, on aurait pu s'attendre à ce que le Népal connaisse une stagnation, voire une aggravation de l'extrême pauvreté au cours des deux dernières décennies. Le pays a été ravagé par un conflit généralisé dans les années 2000, un séisme majeur en 2015 et une instabilité gouvernementale chronique. Aucun des indicateurs habituels de transformation structurelle n'était visible : ni croissance des exportations, ni industrialisation, ni miracle économique est-asiatique.

    Et pourtant : l’extrême pauvreté est désormais rare. L’expérience du Népal montre que les migrations peuvent être un puissant moteur de réduction de la pauvreté. Elles n’ont pas remplacé la nécessité de croissance et de création d’emplois au niveau national, mais ont permis à une grande partie de la population de bénéficier de revenus élevés et durables lorsque les opportunités nationales étaient limitées. Des millions de Népalais en ont profité.

    Ce modèle peut-il fonctionner pour d'autres pays à faible revenu ? Il semble possible que d'autres pays s'intéressent au Népal, et ce pour deux raisons.

    Premièrement, les modèles de développement suivis par la Chine, le Vietnam, le Bangladesh, l'Inde et l'Indonésie sont de plus en plus difficiles à reproduire pour les pays à faible revenu d'aujourd'hui. Les perspectives de croissance fondées sur une industrialisation rapide, à forte intensité de main-d'œuvre et axée sur les exportations sont bien moins prometteuses qu'elles ne l'étaient dans les années 1990. L'automatisation, l'intelligence artificielle, le protectionnisme, les perturbations des chaînes d'approvisionnement et l'incertitude géopolitique remodèlent la production mondiale de manière imprévisible. Les pays qui n'ont pas su saisir cette opportunité devront trouver d'autres moyens d'assurer une augmentation durable des revenus des ménages pauvres. L'accès élargi à des marchés du travail plus compétitifs à l'étranger constitue une voie crédible.

    Deuxièmement, les divergences démographiques entre les pays ont creusé un fossé important entre les lieux d'emploi et les lieux de travail . Les économies riches et vieillissantes sont confrontées à une pénurie croissante de main-d'œuvre dans les secteurs des soins, de la construction, de l'hôtellerie et d'autres services à forte intensité de main-d'œuvre. À l'inverse, de nombreux pays en développement disposent d'une population jeune importante et croissante 9 mais d'un nombre insuffisant d'emplois. 10 migration bien gérée peut permettre aux travailleurs des régions où les opportunités sont rares d'accéder aux emplois là où la main-d'œuvre est nécessaire.

    Aucun pays ne devrait fonder sa stratégie de développement sur un seul secteur, produit ou axe. L'expérience du Népal montre qu'une migration de main-d'œuvre bien gérée peut être un puissant complément à la création d'emplois et à la réduction de la pauvreté au niveau national. Pour de nombreux pays à faible revenu confrontés à des perspectives intérieures limitées, la migration représente un domaine qu'ils ne peuvent se permettre d'ignorer.

    Maheshwor Shrestha est économiste principal au sein de l'unité de politique sociale de la Banque mondiale. Il a dirigé des dialogues et des programmes sur les politiques de protection sociale et d'emploi des jeunes dans des pays d'Afrique subsaharienne, d'Asie de l'Est et d'Asie du Sud. Ses recherches portent sur les migrations, les marchés du travail, l'éducation, la santé et les filets de sécurité sociale dans les pays en développement.

    Si vous avez des commentaires à formuler sur cet article ou souhaitez participer à la discussion, veuillez les envoyer par courriel à letters@indevelopmentmag.com. Les réponses seront publiées dans la rubrique « Courrier des lecteurs ».

    1. Avec 24,2 %, le Népal se classe quatrième parmi tous les pays en termes de transferts de fonds en pourcentage du PIB depuis 2010. Le Tadjikistan, les Tonga et le Kirghizistan occupent les trois premières places. ↩︎
    2. À son apogée au début des années 1990, le secteur des tapis noués à la main employait plus de 250 000 personnes et représentait les deux tiers des exportations totales. Créé par des réfugiés tibétains, ce secteur entretenait des liens étroits avec les marchés européens. Toutefois, à partir du milieu des années 1990, la demande étrangère a diminué, notamment en raison des préoccupations liées au travail des enfants et à la concurrence d'autres pays de la région. ↩︎
    3. Les migrations vers les pays du Golfe et la Malaisie ont également augmenté en provenance de pays comme le Bangladesh, l'Inde et le Pakistan au cours de la même période, probablement dans des proportions similaires, voire supérieures. Toutefois, proportionnellement à sa population, l'émigration népalaise a été beaucoup plus importante. D'ici 2024, le nombre de migrants internationaux devrait représenter 5 % de la population au Bangladesh, 1,3 % en Inde et 2,7 % au Pakistan, contre 8,9 % au Népal. De même, l'impact des migrations et des transferts de fonds est beaucoup plus marqué au Népal. ↩︎
    4. Le premier accord bilatéral signé l'a été avec le Qatar en 2005, suivi par la Corée du Sud et les Émirats arabes unis en 2007, et Bahreïn en 2008. À ce jour, le Népal a signé des accords avec une douzaine de pays de destination, tant dans les pays du Golfe et en Malaisie qu'à l'étranger, notamment la Corée du Sud, le Japon et le Royaume-Uni. ↩︎
    5. Ces données sont basées sur les salaires moyens au Népal et les salaires déclarés à l'étranger. Des études rigoureuses menées au Bangladesh auprès de migrants en Malaisie mettent en évidence une prime salariale similaire. ↩︎
    6. Le taux de mortalité indiqué ici est calculé à partir des données de 2009 à 2013. Le taux de mortalité de comparaison porte également sur la même période. ↩︎
    7. Cette comparaison n'a pas pour but d'établir un lien de causalité . Par exemple, les migrants sont généralement en meilleure santé que les non-migrants du même âge et présentent un taux de mortalité prédictif plus faible. Toutefois, l'analyse comparative permet d'aller au-delà des chiffres bruts et d'aboutir à des diagnostics et des solutions plus pertinents. ↩︎
    8. L'argument classique en faveur d'un potentiel effet de « maladie hollandaise » est plus complexe dans le contexte népalais. Le taux de change du Népal est indexé sur la roupie indienne, ce qui atténue considérablement l'effet d'appréciation du taux de change. De plus, contrairement à ce qui se produit généralement en cas de « malédiction des ressources », où une petite partie contrôle les ressources et les entrées de devises, les transferts de fonds profitent à des millions de personnes. Par conséquent, les distorsions politico-économiques liées au contrôle d'un important secteur d'exportation par une élite puissante sont également absentes au Népal. ↩︎
    9. Selon certaines estimations , l'Union européenne aura besoin de 131 millions de travailleurs étrangers d'ici 2050 pour maintenir le ratio actuel entre la population en âge de travailler et les personnes âgées. ↩︎
    10. Par exemple, il faudrait créer 15 millions d'emplois par an rien que pour absorber la population jeune croissante de l'Afrique subsaharienne, mais cet objectif est loin d'être atteint. ↩︎